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REQUIEM EN SOL MINEUR
Un poème très émouvant écrit par Jean-Michel Wyl,
publié dans l'édition du 3 juillet 1974 de L'Écho de Val d'Or, Abitibi
suite au décès de mon beau-père.

Le mineur est mort. Il est mort rompu.

Un de plus qui a donné son sang à l'Abitibi. Sa vie toute entière est inscrite dans le trajet qui va de sa chaumine à la mine, de la mine à sa maison. Que de pas dérisoires pour en arriver là!

On va chanter quelques grands potentats dont on aura recueilli le souffle sacré... Que dira-t-on du petit, de l'obscur qui s'est éteint dès l'instant qu'il s'est allumé? Rien. Ou presque rien...

Pourtant, il a cueilli l'or de ses doigts ensanglantés.

Chaque jour, il a plongé dans la nuit sans fin de ce gouffre, cette taille qui fond, droite et froide vers des fonds mystérieux. Lorsqu'il "travaillait de jour", ses journées n'étaient que des nuits, partagées entre la nuit de la mine, la nuit de la nuit, la nuit de son sommeil. Quelle place restait-il pour un peu de soleil? Et le soleil, où l'a-t-il installé? ... Dans ses enfants?... Dans sa rue?... Dans son Dieu?... Dans sa "boîte à lunch?... un rond de tomate entre deux tranches de pain, la chaleur d'un peu de café, une gâterie déposée dans du cellophane... Ou le sourire des "chums"... s'ils avaient le coeur de rire.

Le mineur est mort. Il est mort rompu. Il a crevé par un soir de printemps tardif, immolé par l'âge...

Quelles ont été ses pensées... les pensées d'un type qui rôde au long de ces cavernes humides de basalte froid?... Une vie, c'est long quand c'est ponctuée par une cloche d'ascenseur, des martèlements de pics ou la rage entêtante de foreuses acharnées qui trouent-trouent-trouent...

La pierre, ce n'est que des places, et rien que des places sans nom, sans limite, sans seuil, sans écho. Et, dans ces couloirs, ici et là, comme des sylphes affolés, les lampes crues papillotantes, froides avec, sous chaque falot qui tremble, un homme qui marche... qui marche vers rien...

Le mineur est mort. Il est mort rompu. Comme si, à force de marcher il avait chu dans une de ces tailles singulières auxquelles les géologues n'ont donné ni nom, ni âge. Car la mort n'a pas d'âge...

Le mineur est mort. Il est mort rompu...

Il est bien normal que les arbres soient si chétifs, en Abitibi: leurs racines ont trop de respect et n'osent pas plonger plus creux de peur de rencontrer cette armée des ombres qui, du fond de la terre, soutient un pays...

Il est bien normal que les fleuves soient si vastes et les lacs si profonds, en Abitibi: c'est la terre qui transpire la sueur des races de ces fourmis humaines qui acceptent de consumer leur vie à la gloire de choses obscures quelles ne comprennent pas toujours...

Il est bien normal que le temps soit si long, en Abitibi: que ne respecte-t-on plus ces humains silencieux qui grugent la planète immobile, comme dans l'ambition démesurée qu'ils pourraient étrangement avoir à se tailler une sépulture à la taille des titans... Il faut beaucoup de place pour inhumer l'histoire. Peut-être osera-t-elle un jour consacrer quelques lignes... seulement... à ces mineurs éteints dont la statue la plus belle est celle du vent qui passe...

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